Escales guyannaises

C'est maintenant que nous allons payer le prix de notre escale amazonienne... Partez à 21 heures, disent tous les pêcheurs. Pourtant, le capitaine a calculé une heure du matin. Bon, ils connaissent leur fleuve, non? On va suivre leurs conseils... peut-être y a-t-il des phénomènes locaux que nos autres sources ignorent? Tu parles! Trois heures, que nous allons passer en face du phare de Soure, à essayer de descendre le Para contre le courant! Trois heures à griller du diesel et faire tourner les moteurs inutilement, dans la nuit, contre le vent et le courant, sans lumière, sur ce fleuve bourré d'obstacles invisibles!
Vers minuit, enfin, le courant faiblit et nous commençons à gagner du terrain. Deux heures plus tard, la progression s'accélère sensiblement. Evidemment, la mer se creuse et ça commence à taper, mais cette fois, on a bien fermé l'avant, on peut y aller! Et on y va, en effet, pour trente-six heures de près dans une mer hachée, avec un courant qui nous déporte une fois à gauche, une fois à droite. Notre route tient de la sinusoïde, mais c'est la plus courte pour gagner le large et éviter de se faire aspirer par l'Amazone ou secouer sur des fonds trop hauts, sans pour autant commencer à faire de l'Est, ce qui nous éloignerait de notre destination et nous obligerait à tirer des bords. Les grands fonds étant trop loin, nous nous contenterons de cinquante mètres sous la quille, ça suffira largement pour cette fois.
Cinquante mètres de fond! Enfin, on peut abattre – cinquante degrés, quand même! –, et souffler un peu. Le bateau se transforme une fois de plus en étuve, le cockpit en rôtissoire. L'eau est redevenue brusquement bleue, puis mauve, mais seulement pour un temps. Une fois passé l'Oiapoque, nous nous rapprochons de la côte, et l'eau devient café au lait, complètement opaque. Direction le Dégrad de Cannes, sur le fleuve Mahuri. L'approche se fait de nuit, pour changer! Appréhension de savoir ce que nous allons trouver comme obstacles, difficultés et aides à la navigation et là, surprise, nous voilà face à une véritable piste d'atterrissage! Une ligne bien droite de vertes à gauche, une ligne bien droite de rouges à droite, mon Dieu ça va aller tout seul! Nous patientons quelques dizaines de minutes qu'un cargo sorte en crabe en prenant toute la largeur du chenal, courant traversier oblige, et nous nous engageons dans ce qui sera notre entrée de port la plus facile du voyage. En bout de chenal, un feu à secteur puissant et précis nous indique tout écart, qu'il suffit de corriger au pilote. Le courant et les grains ont beau essayer de nous jouer des tours, ça ne fonctionne pas, nous sommes vissés au centre du chenal,... et heureusement, parce que nous apprendrons plus tard que les bouées sont posées dans la vase à marée basse... Il n'en aurait pas fallu beaucoup... Nous finissons par mouiller un peu en amont de ce qui constitue la “marina” du Dégrad de Cannes, sur une vase d'excellente tenue.
La marina est atypique, avec des pontons en bon état, eau, électricité et sanitaires, mais aucune gestion. Pas de capitainerie, pas de personnel, rien. De nombreux bateaux s'y sont installés sur le long terme, qui pour quelques mois, qui pour quelques années, et s'il y a bien quelques bateaux de passage, ils ont du mal à trouver une place vu le manque d'emplacements disponibles. C'est la loi du premier arrivé, premier servi, et vu que certains sont arrivés il y a bien longtemps... Heureusement, il y a quelques bonnes volontés qui font leur possible pour aider les voiliers de passage. Pour nos dix-sept mètres d'aluminium, évidemment, les possibilités ne sont pas légion, mais on trouvera une solution.
En l'absence de gestion et vu l'isolement de la marina, tout le monde prend ses aises. Les congélateurs, lave-linges et autres barbecues ou plantations de plantes aromatiques ou décoratives installées à demeure sur les pontons, les bâches en tous genres couvrant les bateaux pour les protéger des intempéries, les radiateurs d'air conditionné sur les ponts donnent une première impression plutôt rébarbative, mais après réflexion, ça tient un peu d'une communauté hippie somme toute très sympatique. Manifestement, ce n'est pas du goût de tout le monde, vu les commentaires parfois très virulents que nous avons lus sur l'Internet. C'est pourquoi nous préférons prendre notre temps pour prendre la température et les premiers contacts avec les plaisanciers. Un peu de respect, une pincée de tolérance, une cuillerée de bonne humeur et évidemment la présence des enfants nous permettent de nous intégrer rapidement et de rencontrer des personnes très différentes avec des projets parfois diamétralement opposés. Ce que presque tous ont en commun cependant, c'est la volonté de tirer parti de ce petit bout de France pour regarnir la caisse de bord, avec éventuellement un nouveau départ à la clef. Certains ont déjà bouclé plusieurs tours du monde, d'autres rêvent de partir, tous ont des histoires à raconter, des expériences à partager, des compétences à mettre au service des autres, compétences que nous mettrons d'ailleurs nous-même à profit. Dommage que certains passent à côté de tout ça en restant sur des a priori glanés sur des sites parfois bien partiaux.
Nous sommes en France, donc, et ça se voit. Les routes, les voitures, les supermarchés, la langue, les prix, on a presque l'impression d'être quelque part dans le midi, en vacances. Mais la végétation est tout autre, le soleil, quand on le voit, est vertical et agressif, l'atmosphère est lourde de chaleur et d'humidité. Il n'arrête pas de pleuvoir, parfois un fin crachin, parfois des cordes, mais avec une température toujours comprise entre 25 et 35 degrés, ça fait en fait du bien. Le seul problème, c'est quand on est à bord, quand en plus on doit tout fermer pendant les averses ou la nuit... il fait moite sous les moustiquaires, les nuits sont agitées, tout moisit.
L'eau du port est propre mais opaque, le fleuve charrie feuilles, branchages et même des troncs d'arbre entiers. La saison des pluies a vraiment commencé, et de nombreux arbres, déracinés, dérivent au gré des courants. Le port est en bordure d'un zoning industriel, mais aussi en bordure de forêt vierge, ce qui amène parfois des surprises: Un bateau voisin a retrouvé par deux fois un anaconda à bord...
Un weekend, le capitaine partira en promenade avec les trois plus grands et un équipage ami familier des lieux et dont le capitaine a une vraie expérience de la forêt tropicale. L'aventure mérite un chapitre: Dix-huit kilomètres sur un sentier balisé mais peu entretenu, une expérience inoubliable! Vu les dernières intempéries, le sentier est régulièrement coupé par des chablis, et quels chablis! Quand un arbre s'écroule, c'est tout un monde qui tombe avec lui, et forme un enchevêtrement de branches, de lianes, de plantes épiphytes difficile à franchir. Sans compter la présence toujours redoutée d'un serpent venimeux. Il y a plus de cent espèces de serpents recensées en Guyane, dont douze sont venimeuses, et une seulement est agressive. Le risque est minime, mais bien présent, et on fait attention. On essaye de se rassurer en se disant qu'en Guyane il y a plus de morts par chute d'arbres que par morsure de serpents...
Le premier jour, le sentier nous amène à un immense arbre complètement creux servant de dortoir à des dizaines de chauve-souris, traverse nombre de rivières à gué, passe des marécages encombrés de racines faisant penser à un jeu de croquet fou, monte des collines au milieu des cris des oiseaux et des singes. La journée sera malheureusement gatée par le chien de nos compagnons, ou plutôt par le serpent qui le mordra au crépuscule, peu avant d'arriver au carbet qui nous abritera pour la nuit. Un grage grands carrés, pour les connaisseurs, le genre de rencontre qu'on préfère éviter... Frayeur rétrospective, Théodore était passé juste avant le chien mais n'a pas déclenché l'attaque de la bête... Au vu des symptômes de notre compagnon, nous décidons cependant de poursuivre notre programme comme prévu, à savoir dodo en hamac sous abri (un toit sans murs ni sol) le long d'une rivière, un endroit paradisiaque... de jour.
Le lendemain, le chien ne pouvant pas marcher, on le portera en civière improvisée sur les neuf kilomètres restants, avec pluie tropicale, traversées de rivière et une magnifique araignée grande comme la main étendue sur le tronc d'un arbre. Une vraie aventure, donc, dont on se souviendra longtemps. Le chien mettra une bonne semaine pour se remettre, mais se porte maintenant à merveille, merci.
Avec la visite de Cayenne, de l'enclave Hmong de Cacao, des îles du Salut sur lesquelles les ombres de nombreux bagnards aussi célèbres que Dreyfus ou Sezennec planent encore, du centre spatial de Kourou et d'un site de pétroglyphes, les premiers contacts avec la culture créole, le tir d'une fusée Véga et de nombreuses promenades pendant lesquelles on verra nombre de papillons, de paresseux, de singes bondissant en tous sens et de paysages extraordinaires... il y a à faire! Et puis même les coins "civilisés" gardent leur part de virginité. Un exemple? Pour combattre les cafards, les locaux accueillent volontier une matoutou dans la maison... Une matoutou? Une chatte? Non, une mygale...
Nous quittons la Guyane avec le regret de n'avoir pas pu découvrir l'intérieur du département, ce qui se fait le mieux en remontant les fleuves. Mais ce sont des équipées hors de portée de jeunes enfants et les mers chaudes et transparentes des Antilles se parent d'un attrait tout particulier après toutes ces intenses découvertes.
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