CHAMADE: Coup de coeur...

L’ermitage de Kongsfjord,

Posté par : Marc
04 Feb 2026

À dire vrai, nous n’avons aucun mérite à vivre en ermites dans une nuit qui nous enveloppe encore 20 heures sur 24. Nous sommes des humains : nous nous adaptons à tout. Ce qui en l’occurrence ne nous demande pas beaucoup d’efforts. Car selon les lois universelles de l’hibernation, moins on fait, moins on a envie de faire, plus on dort, plus on a envie de dormir, moins on mange moins on a envie de (se faire) à manger, moins on parle, moins on a envie de parler. Et moins on voit de gens, moins on a envie d’en voir…

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Enfin, pas tout à fait ! Il y a tout de même des limites à l’ascétisme social. Nous sommes toujours avides de sociabilité et de rencontres.

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À Kongsfjord, en cette saison, il n’est pas évident de trouver des êtes vivants avec lesquels échanger. Le goupil roux qui passe sous nos fenêtres est aussi fuyant que les supposés habitants du village en voie de désertification humaine. Le jour où soleil a ouvert un œil sur la ligne d’horizon-, nous avons avisé une animation inhabituelle dans les rues. Il y avait foule. Nous avons croisé trois personnes, un monsieur et une dame qui déblayaient la neige devant chez eux  (parce qu’il avait beaucoup neigé et venté). Nous avons vainement tenté un brin de causette (tous les Norvégiens parle l’anglais), mais le propos s’est arrêté à un salut poli.

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Et puis nous avons vu arriver Ireine qui rentrait du port, son pas dynamique, reconnaissable de loin.  Nous l’avions croisée quelques jours plus tôt sur les crêtes de la péninsule de Veines. Etonnée de nous voir là, elle avait engagé la conversation. Ireine habite Tromsø, elle était venue passer quelques jours chez ses parents, dans le village de son enfance qu’elle adore, quel que soit son état d’abandon.  Je parle au passé parce qu’elle est déjà repartie.  Comme la plupart des gens de Kongsfjord.

L’exemple le plus frappant, c’est l’école. La belle et grande école, avec piscine, construite en dur. Elle fut construite en 1980 pour une vingtaine d’élèves. En 1995 il n’en restait plus que huit. Trois ans plus tard l’école a été fermée. Ne reste que son fantôme et celui de sa piscine déserte, sur la colline qui domine le petit lac. Un vari fantôme qui hante les nuits de ses couloirs éclairés en permanence.

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Heureusement, il y a Margherita et Luigi, arrivés du Piémont, il y presque 20 ans. Ce sont eux qui nous louent la petite maison en bois que nous occupons, avec vue sur les aurores boréales.

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Qu’est ce qu’ils sont venus faire ici, au fin fond du Finnmark norvégien ? À leur manière ce sont des aventuriers. Luigi, peintre en bâtiment rêvait d’acheter une maison à Ouessant en Bretagne ; il a fini à Kongsfjord avec sa femme polyglotte (elle parle l’italien, le français, l’anglais et le norvégien). Tous deux ont travaillé dur. Lui, dans des usines de pêche, elle à la Gjestehus de Veines, alors propriété d’une vieille famille de Kongsfjord. Officiellement à la retraite, mais à nouveau installé à son compte, Luigi fait des petits travaux de maintenance et de gardiennage et Margherita a recommencé à faire quelques traductions.

 

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La convivialité passant par le ventre, nous les avons invités à  « la maison » pour manger une raclette (importée de la Vallée de Joux).  Et ils nous ont reçu chez eux pour manger du king crab (crabe royal), ce crustacé du Kamtchatka, introduit dans la mer de Barentz par un chercheur russe. Les Norvégiens ont d’abord crié à l’invasion et à la destruction de la biodiversité, avant de se rendre compte que le King crab rapporte un salaire royal aux pêcheurs. Ils ne veulent plus s’en passer. Du coup nous avons fait un dîner royal dans leur maisonnette en bois bleu, remplie des livres que Luigi dévore inlassablement. Passionnés et passionnants, ces deux autodidactes transplantés dans le désert enneigé du Grand Nord.  On se serait cru aux rencontres culturelles de Kongsfjord sur le Pô.  Il faut dire que quelques mois par année Margherita et Luigi s’installent dans leur camping-car pour faire la tournée des amis. De Norvège, jusqu’en Sicile!

C’est ainsi que notre disette sociale a été interrompue par intermittences, autour d’une table et avec une bonne bouteille de rouge ouverte par Margherita, même si Luigi ne boit pas de vin (denrée rare et hors de prix en Norvège).

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Deux jours plus tard, nous avons récidivé à La Gjestehus de Veines devenue propriété d’un tour opérator italien, et qui fait parfois restaurant. Nous étions les seuls clients. Maria, la jeune hôtesse des lieux a poussé le service jusqu’à boire un verre de vin avec nous et nous distraire par ses discussions tandis qu’Emilio, le chef vénézuélien, nous a fait goûter son carpaccio et son filet de renne, cuisinés « con el corazón ». Nous avons trouvé l’ustensile parfaitement adéquat pour servir des plats aussi délicieux.

C’est donc le « corazón » léger et le ventre lourd que, dans la nuit polaire, nous sommes repartis affronter le blizzard et les congères et -20°C ressentis pour rentrer à casa.

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Conclusions :

1/ Les ermites se portent bien surtout quand ils rencontrent leurs semblables.

2/ A l’ermitage de Kongsfjord, on peut pratiquer son italien, sans peine.

 

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