Vendée-Globe : les chroniques de Jean-Yves Chauve ! 11. "Sang froid"

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Vendée-Globe : les chroniques de Jean-Yves Chauve ! 11. "Sang froid"
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Vendée-Globe : les chroniques de Jean-Yves Chauve

"Sang froid"

Coup d’œil sur l’anémomètre. 40 nœuds, comme ça, d’un coup, sans prévenir. L’accélération est brutale, sauvage. Les sifflements de la quille et du foil montent dans les aigus comme un avion en plein piqué. La vitesse grimpe encore. Le bateau dévale une vague aussi pentue qu’un toboggan. Dans la cabine, les trépidations s’emballent. Impression d’être emporté dans une descente vertigineuse, sans rien pouvoir retenir. Comment cela va t-il finir ? Inconsciemment on s’agrippe là où on peut. Les muscles se tendent, les doigts se crispent. Appréhension du choc. Bouche sèche, sueurs froides, gorge bloquée, la poussée d’adrénaline est instantanée.

L’étrave percute le fond de la vague et s’enfonce dans l’eau verte. On se cramponne pour résister au violent coup de frein. Projeté dans l’habitacle, le traumatisme serait terrible. Craquements inquiétants de la coque soumise à d’énormes contraintes. Là-haut, le gréement secoué par la brutalité du choc encaisse mais résiste. Pensées inquiètes pour ces multitudes de pièces dont la défaillance d’une seule pourrait faire écrouler tout l’édifice. Reconnaissance émue pour tous ceux qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes sur ce bateau et travaillé avec minutie pour que rien ne lâche.

Pourtant, malgré la tension de ces hautes vitesses, la rapidité est la méthode efficace pour esquiver les vagues et atténuer la poussée du vent sur les voiles. Une solution possible sur ces bateaux hyper légers pilotés par une électronique capable d’anticiper les trajectoires. On est bien loin de la théorie du « trop fort n’a jamais manqué » des lourdes forteresses tout acier des premiers conquérants de cette Longue Route des 40e.

Les images du « Salaire de la Peur[1] » reviennent en mémoire avec ce camion chargé de nitroglycérine. Ici les vagues remplacent la piste en tôle ondulée mais le souci est le même, garder la bonne vitesse pour ne rien exploser. Quant à la peur et à son salaire, on attendra le Cap Horn pour présenter la facture.

On se dit qu’il faut être un peu fou pour oser venir se frotter à cette mer déchaînée. Dans ce désert liquide où l’on ne fait que passer, l’océan est le Maitre. D’où cette devise des 40e : mieux vaut faire allégeance que jouer l’arrogance.

Nouveau départ en survitesse, moins brutal cette fois. Au manège incessant des dépressions subantarctiques s’associent souvent celles venues du Nord. Par ici m’sieurs dames ! Embarquez dans la ronde ! Roulez, roulez petits bolides ! Et poussez-moi ces vagues pour en faire de jolies déferlantes !

Le danger est là, dans ces dépressions générant des houles de direction différentes qui se croisent et s’empilent en féroces monstres éphémères surnommés vagues scélérates.

Il va falloir régler les voiles et rouler un peu de foc pour réduire la poussée. Envoyer le tourmentin sous les paquets de mer serait la dernière extrémité. Avant de décider, le mieux est de sortir pour bien sentir la mer et le bateau.

Mais d’abord, prendre le temps de s’habiller. Dans cette cabine monacale aux parois lisses et brillantes comme celles d’un laboratoire, il fait aussi froid et humide que dehors. Alors on vit et dort en sous-vêtements et polaire, bonnet et chaussettes. Parfois on met un peu de moteur, histoire de recharger les batteries et la chaleur du corps.

Enfiler la combinaison étanche, la 3e couche. La première, un sous-vêtement en polyester bien ajusté est là pour calfeutrer et évacuer la transpiration. Ainsi, le corps au sec perd moins sa chaleur. La 2e couche, en polaire synthétique, a un autre rôle : emprisonner l’air, drainer la sueur et créer un cocon isolant autour du corps. Enfin la couche superficielle est une membrane imperméable à l’eau, aux embruns et au vent. Ce sandwich en 3 épaisseurs est le plus protecteur.

Après quelques contorsions, vous voilà harnaché  Bien contrôler l’étanchéité au niveau des poignets et du col. Rien de pire que l’eau glacée qui s’insinue dans les bras ou dans le cou. OK, on y va. Dehors, c’est l’hiver. Pourtant, nous sommes en été, avec un soleil très haut et des nuits de quelques heures. Mais les rafales arrivent en direct du congélateur antarctique où quelqu’un a oublié de refermer la porte. L’air froid est dense, épais, à vitesse égale le vent est ici plus dur, plus puissant. C’est une des caractéristiques du Grand Sud.

Avec une température de 2°C et un vent à 60 kilomètres/heure, la sensation de froid équivaut à -6° C. En général, car la résistance au froid n’est pas la même pour tout le monde. Elle est liée à notre patrimoine génétique qui règle le thermostat de la chaudière interne, activant plus ou moins le métabolisme de nos cellules. Une hormone joue également un rôle déterminant. Elle s’appelle testostérone, l’hormone sexuelle mâle. Sa présence bloque certains indicateurs du froid au niveau cérébral. Cette hormone existe aussi chez la femme mais en quantité beaucoup moindre. Deux méthodes pour en augmenter la quantité : la douche froide et l’abstinence. Vu le contexte, on peut penser que les skippers masculins du Vendée-globe sont particulièrement résistants. La masse musculaire joue aussi un rôle majeur. En se contractant un muscle produit 4 fois plus de chaleur que de force. Dans cette production de calories, les hommes ont l’avantage avec une masse de muscles en moyenne 20% supérieure à celle des femmes. Enfin, le mental et une nouvelle fois l’hypothalamus. Ce maitre des horloges est aussi un thermomètre capable de surestimer le froid quand le manque de sommeil, le stress, la fatigue, une baisse de moral pèsent sur l’organisme.

Vous voilà dehors. Faire vite, en surveillant les vagues du coin de l’œil. Méfiance. En voici encore une qui déferle sur le pont. Juste le temps de se planquer sous la casquette du cockpit pour éviter la douche.

Tout est mouillé et glacé. Les gants sont trempés et les mains déjà froides. Au contact de l’eau, la chaleur du corps se disperse trente fois plus vite que dans l’air. Pour éviter que le refroidissement ne se propage en profondeur, l’organisme a une parade. Les vaisseaux de la peau rétrécissent, le sang reflue vers l’intérieur. Ce mécanisme n’a qu’un seul but : maintenir les organes vitaux au 37°C physiologique. Le cœur comme le cerveau supportent très mal les écarts de température.

OK pour les manœuvres. Ranger les écoutes, rapidement. Les doigts font mal. Ils sont blancs, raides et sans force, comme anesthésiés. La faute au manque de sang. Les remuer pour limiter les fourmillements, les crampes. Le déficit sanguin a d’autres conséquences : il fragilise la peau et l’expose aux blessures et aux crevasses.

Allez ! Encore un effort pour peaufiner les réglages er surveiller le comportement du bateau. Bon dieu qu’il fait froid ! Premiers frissons. L’apport thermique de ces spasmes musculaires involontaires est le premier réflexe pour maintenir à bonne température le chauffage central du corps.

Enfin le bateau est sur la trajectoire, pilote automatique bien réglé. Repli rapide dans la cabine, à l’abri du vent. Les pieds sont durs comme des glaçons. Le sang revient doucement dans les mains. La peau est rouge et brûle, comme si le sang avait du mal à se frayer un chemin dans cet épiderme solidifié par le froid.

Un bol de soupe bien chaude. Les doigts sont engourdis pour tourner la mollette du briquet. Aller, essaye encore ! La douce chaleur des flammes du réchaud rayonne enfin sur le visage et les mains. Petit moment de bien-être. Après la soupe, ce sera un plat de nouilles lyophilisées. C’est rapide et riche. Le menu quotidien des latitudes froides avoisine les 5000 Calories. Si la température baisse encore de 10%, il faudra 5% de Calories en plus. C’est la règle. Si vous n’avez plus faim ou pas assez mangé, pas d’inquiétude, les graisses stockées sous la peau feront l’appoint. Pour une fois, le réflexe ancestral d’emmagasiner sans cesse des réserves de gras pour d’hypothétiques jours de famine, va servir à autre chose que prendre du poids et du cholestérol. Avec 100 000 Calories disponibles en moyenne sous la peau, on peut faire face et voir venir. Quitte à en perdre un peu, du poids.

Voilà le bateau qui repart dans une glissade interminable qui pourrait faire froid dans le dos. Pourtant, on reste zen, confiant. On garde la tête froide. Pour naviguer dans ces latitudes hostiles et glaciales, le défi est simple et contradictoire: ne pas avoir froid aux yeux tout en gardant son sang froid.

Dr Jean-Yves CHAUVE

[1] Film d’Henri-Georges Clouzot Palme d’Or au festival de Cannes. Acteurs principaux Yves Montand et Charles Vanel

 
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