Dictionnaire amoureux de la voile - Loick Peyron et Jean-Louis Le Touzet - Editions Plon - Note de lecture

Dictionnaire amoureux de la voile - Loick Peyron et Jean-Louis Le Touzet - Editions Plon - Note de lecture

Posté par : LIVRES DE MER
21 Mai 2021 à 20h
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Note de Lecture :

Ce Dictionnaire amoureux de la mer n'est pas le premier  : Jean-François DENIAU ou Yann QUEFFELEC ont déjà produit le leur. Peu importe, car s'il y a autant de vérités que de points de vue, la Vérité de la mer n'en a pas fini d'être approchée ! La copie de Loïck PEYRON porte donc la marque de son auteur, et ne fait qu'ajouter une pièce au dossier « Mer », inépuisable et infini.

Il ne faut donc pas s’arrêter au titre dont le seul but était de faire rentrer ce livre dans une collection, d’ailleurs fort inégale, de l’éditeur Plon ; ce n’est pas un dictionnaire, même avec ce classement alphabétique, mais plutôt les mémoires nautiques d’un incontestable grand marin. Et avec ce livre Loïck Peyron fait œuvre de transmission d’un savoir et n’est-ce pas là le propos de tout dictionnaire ?

C’est bien écrit et agréable à lire même si parfois un peu de « contraction de texte » aurait pu être fructueux. Quand un sportif raconte sa vie, on peut toujours se demander si ce n’est pas de l’autoglorification. Ce n’est pas le cas dans ces mémoires plutôt modestes même s’il ne résiste pas toujours au plaisir de mettre en avant ses victoires.

Avec Loïck PEYRON, il faut donner à la notion de marque l'acception qu'elle a dans la marine lorsqu'une haute personnalité embarque sur un bateau en tant qu'armateur ou amiral  : on hisse sa marque dans la mâture. Et c'est un personnage peu ordinaire qui, avec la collaboration du journaliste Jean-Louis Le Touzet, hisse et impose sa marque à son Dictionnaire.  A 18 ans Loïck quitte la maison familiale, éjecté d'un grand coup de pied paternel, après avoir démontré être capable d'à peu près tout, sauf de passer le moindre diplôme. Sans un sou en poche, mais avec une dotation exceptionnelle en audace culottée, débrouillardise, confiance en lui, facilité de communication. On y voit aussi la maturation marine de la fratrie Peyron et la forte imprégnation de la figure du père, officier de marine marchande, ou du collège des jésuites de Vannes. On est à la fin des années 70, et au début de l'extraordinaire essor de la voile de compétition hauturière. Le parcours de cet autodidacte professionnel et farouchement indépendant impressionne par son intensité, son éclectisme, et son palmarès international. Pendant plus de 40 ans, il a régaté au plus haut niveau, et souvent gagné, sur tout ce qui navigue au large, du modeste croiseur de série aux maxi yachts, de la classe America aux monstrueux trimarans à foils, en solitaire ou en équipage, en traversée ou autour du monde.

Mais l’essentiel est dans l’Histoire de la moderne course au large, le chapitre sur les foils, par exemple est particulièrement remarquable. On y découvre aussi tous les acteurs de cette époque, et en dépit d’une tendance « concierge », certains portraits sont savoureux, croqués parfois avec humour et jamais de méchanceté, même pour des champions aussi désagréables que Marc Pajot ou aussi volontairement vulgaires que Kersauzon ou parfois très instructifs (Yves Loday) ; la comparaison du portrait qu’il dresse de Tabarly avec celui fait par Jean François Deniau il y a près de vingt ans montre assez bien à quel point le nautisme a évolué.

L’auteur a été depuis les années 1980 au cœur du développement de l’école française de course au large. Une grande partie de l’intérêt de ce livre vient des informations qu’il apporte sur ces touche-à-tout de génie qui sur leurs multicoques ou monocoques se sont lancés dans des traversées océaniques parfois au mépris des règlements maritimes, notamment dans les courses en solitaire, et qui sur toutes les mers du globe ont battu des records de vitesse.

L’image dominante est l’analyse fine de la coupure du monde de la voile en trois sous-populations de plus en plus différenciées et qui parfois s’ignorent. D’une part les plaisanciers, souvent peu naviguants, qui ignorent, ou veulent ignorer tout ce qui les sépare des voileux professionnels. D’autre part les régatiers professionnels, de la coupe de l’America ou des jeux olympiques, qui n’ont peut-être jamais passé une nuit en mer mais ont une technicité et un savoir-faire qui forcent l’admiration. Dans cette seconde population, les Français ne sont pas les plus brillants. La troisième sous-population est celle, avec l’auteur, de la course au large dominée par la figure emblématique de Tabarly. En retrait des coureurs, il y a aussi une population d’architectes talentueux et de sponsors passionnés qui font incontestablement partie de ce monde de la voile. L’évolution des techniques n’induit-elle pas une dissociation croissante de ces trois sous-populations de voileux ?

À 60 ans, au sortir d’un Transpac, d'une quatrième Solitaire du Figaro, et d'une Route du Rhum victorieuse, l'artiste prend le temps de s'arrêter pour nous livrer ce Dictionnaire amoureux de la mer qui porte donc sa marque : à fond tout dessus, cap sur l'étrave, en toute indépendance, sans regrets (une entrée est consacrée à ce mot, pour en balayer la notion même), mais avec une grande bienveillance, beaucoup d'humour, mais aucune forfanterie. Une fois qu'on a compris que le découpage en entrées dans l'ordre alphabétique (145 tout de même !) ne sert qu'à mouiller quelques marques de parcours, mais que l'ensemble n'est qu'autobiographie en couleurs naturelles et que Loïck y navigue en totale liberté (10 lignes pour l'immense Peter Blake et ses chaussettes rouges, mais 8 pages pour les cartes marines et 7 pour les étraves !), alors on peut se laisser aller à la fascination qu'exerce ce gros livre de 520 pages.

Ces 40 et quelques années de transformations et d'accélérations prodigieuses de la course au large nous sont restituées par un champion touche-à-tout qui en a été un acteur engagé, un observateur et un analyste affûté, et un communicateur de talent. Sa plume virevolte allègrement et nous fait partager portraits, petite et grande histoire, coups de cœur et réflexions, sans jamais nous ennuyer. Ce n’est cependant pas le livre testament d’une génération, l’auteur a suffisamment de recul et d’esprit de synthèse pour ouvrir des perspectives d’avenir ou pour nous montrer les liens qui unissent cette école aux autres pôles des nations ayant une activité nautique.

Un livre intéressant et bien écrit à garder dans sa bibliothèque qui captivera par la connaissance qu’il donne du monde du sport nautique. Un livre très riche qui mérite beaucoup plus que son titre inapproprié.

Chapeau, l'artiste !

Maurice Bénichou, Jacques de Certaines et Jean-Michel Sautter pour la commission Livres De Mer

réécriture Thérèse Collet

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